Je ne suis pas très encline à la
rêverie. Je suis pragmatique. La terre, je l'habite, je la foule.
Les mondes fantastiques, féériques, ça m'emmerde, ça m'angoisse
même. Du coup j'ai longtemps pensé que je n'étais pas fun.
Vraiment pas fun. Mais un jour on m'a fait remarquer que par
mes études, par mon métier, par ma passion, l'Histoire, bah
finalement je pouvais m'évader ailleurs assez souvent et que c'était
une sorte de rêverie. Bon. Réfléchir sur le temps, le manier,
c'est finalement un peu jouer avec lui. Un coup en Orient latin au
XIéme siècle, un coup en Castille au XVéme siècle , un coup à
Verdun en 1917, un coup à Bandung en 1955, mon esprit mine de rien
se balade et s'évade au gré des époques historiques que je
rencontre dans mes livres ou que j'enseigne. Bon. Pourquoi pas ?
Le fait est que moi, je ne rêvais pas en plein jour.
Mais de plus en plus, depuis quelque
temps, je m'aperçois que je m'échappe. Mon esprit m'échappe et
s'échappe. Il se fait la malle. Je déconnecte. Je n'écoute plus
mon interlocuteur au téléphone ou même de visu et je suis
ailleurs. Dans mes pensées...Loin, très loin, bien loin, je ne sais
pas trop où. Et c'est nouveau et un peu déroutant pour moi, gênant
même. Je crois que mon esprit dit juste stop. Stop à toute forme de
communication. Mon esprit s'isole, se protège aussi peut être.
Avant quand j'étais étudiante tant en
recherche qu'en année concours j'avais du temps pour penser, pour
être-seule-avec-moi-même. Mon esprit était free et
d'ailleurs dans mon petit appartement j'était chez Free.
Je m'en plaignais parfois mais au fond j'étais à peu prés
équilibrée ( juste à peu prés;-)) et libre de penser à ce que
je voulais quand je le voulais. Je ne m'apercevais pas que pour moi
ces moments étaient nécessaires et essentiels à mon équilibre.
Aujourd'hui les trois quart du temps
mon esprit n'est plus free, je ne suis plus free,
je ne suis d'ailleurs plus chez Free
mais chez Numéricale ;-). Et j'explique mes nouvelles absences
par ce manque de temps, cette absence de moments free.
Après une journée de 9 heures de
cours ou au beau milieu d'une vie trépidante où les gens se
croisent, s'entrecroisent, me parlent, se parlent, me racontent, se
racontent, mon esprit se perd, au milieu des autres. Je me perds et
finalement trop de communication bah...tue la communication. C'est
comme ça. Et pour moi qui adore communiquer, c'est terrible. Je
déplore cela. Je déplore le fait de ne pouvoir tout faire.
Communiquer et/ou m'isoler ?
Membre de la génération Y, je veux
tout tout de suite et pour toujours. Notre société nous vend d'ailleurs de l'illimité : pour
internet, pour le téléphone, pour la communication en tout genre.
Oui mais ce n'est pas possible. On ne peut pas tout faire. On ne peut pas tout avoir en illimité tout le temps. L'illimité ça ne marche pas pour tout. L'amour n'est pas illimité
par exemple, et surtout le temps n'est pas illimité. Et j'avoue que j'ai tendance à l'oublier ma finitude. "Plus outre" dirait Biega ou Charles Quint, je ne sais plus ;-). Tout n'est pourtant pas
free et surtout nous de moins en moins...Et c'est cruel.
Cet illimité que
l'on nous vend partout nous donne une impression trompeuse et fait de nous des êtres insatisfaits et
stressés de ne pas tout avoir, mais des êtres aussi bien embêtés de
devoir-avoir-le-choix et de devoir renoncer finalement à l'idéologie
free.
Alors voilà, je rêve à un nouveau
forfait illimité, à un nouveau forfait free. Je
sais que c'est impossible mais devant mon ordinateur je rêve
à des journées illimitées pour :
-Dormir ou mieux ne pas dormir,
rêvasser au lit.
-Se mettre du vernis aux ongles des
mains ET des pieds.
-Déjeuner en plus de 10 min et boire
son café ( c'est à dire ne pas l'oublier dans la salle de bain ou
le balancer parce qu'il est trop chaud et que l'on doit déjà
partir...)
-Appeler sa grand mère, l'écouter et
lui raconter.
-Cuisiner pour les gens qu'on aime : ce
qui suppose réfléchir à une recette, aller faire les courses et se
mettre aux fourneaux.
-Faire les magasins, juste du lèche
vitrine mais aussi acheter des trucs. Des trucs pour se faire plaisir
et faire plaisir : s'acheter une crème de nuit, du bain
moussant ou un jean.
-Aller au cinéma et critiquer les
bandes annonces.
-Aller au sport ( quoique...)
-Lire. Putain juste le temps de lire :
la presse et un roman et des livres d'Histoire. Juste le temps de
lire, de s'évader sans discontinuité juste une heure, allez même 30
min.
-Faire des pauses cafés de plus de 10
min…Illimitées.
-Faire une sieste sur la moquette rouge
de la BNF.
-Flâner tiens dans la BNF pour
s'imprégner des grands espaces.
-Préparer un bon cours.
-Et aujourd'hui prendre le temps de
repenser aux bons moments passés avec une amie, à nos discussions
sur les hommes, sur la vie, sur le temps qui nous rattrape autour de
verres de Corbières et la pleurer, cette amie.
Une journée illimité où on pourrait
faire tout ça, être toutes les personnes que l'on est :
l'intellectuelle, la coquette, la sportive ( LOL), l'amie,
l'amoureuse, la dormeuse, la rêveuse, la bosseuse, la salariée, l'heureuse, la malheureuse.
Une journée illimitée qui ne finirait
pas par la liste des choses que l'on reporte à demain ou que l'on
s'efforce de caser ailleurs parce que demain...bah ca sera pareil;-)
Tout se monnaye mais je m'aperçois que
le plus grand luxe, c'est d'avoir le temps.
Et les jours on ne l'a pas ce luxe, bah
faisons les canailles et volons-le le temps car de toute façon il
nous rattrape, un jour ou l'autre.
Grandir dans une société où tout
semble soit disant possible, ça veut dire finalement choisir et je crois qu'il
faut choisir de se ménager du temps free, voilà ce que j'ai
compris.
Être free, se rendre parfois free, c'est avoir compris.