Je n'ai jamais eu de problème ni avec
la police, ni avec l'administration – enfin comme tout le monde
quoi ;-) -, ni avec la société, ni surtout avec ma nationalité.
Mon identité, c'est autre chose mais ma nationalité, je la connais
et elle est française.
Alors au début moi, naïvement, un
débat sur l'identité nationale, j'ai trouvé ça pas mal, j'ai dit
ok pourquoi pas ? Allons y tous, réfléchissons gaiement
ensemble à ce qui fait notre identité nationale ! Dans nos belles
différences, trouvons ce qui nous rassemble !
Puis je me suis aperçue que déjà
identité et nation ne vont pas forcément de pair. Aprés en discutant
avec mes amis j'ai vite vu c'était une question complexe, une
question que l'on devrait mener sur des terrains philosophiques,
sociologiques, universitaires et non sur la place publique, sous le
feux des projecteurs qui grossissent et enlaidissent bien souvent
tout, orchestrés par ces foutus médias qui gâchent les choses et
transforment parfois les avis et la réalité. Enfin j'ai compris
que si le débat était facile pour moi et évident, il l'était moins
pour d'autres. Et pourtant tout au long de ma vie j'aurais pu ( du?)
le percevoir ça. Du moment où l'on m'a proposé des friands au
poisson à la cantoche à celui où l'on m'a parlé perse en passant
par celui où l'on m'a photographié au Parc Guell à Barcelone parce
que je faisais « couleur locale ». Ce que je veux dire
c'est qu'on range les gens vite fait dans des cases selon le lieu où
ils se trouvent et surtout selon leur couleur de peaux ou la clarté
de leurs yeux ou la profondeur de leur regard ou la hauteur de leurs pommettes. Et moi les cases ça
m'emmerde et ça m'a toujours emmerdé. D'ailleurs maintenant
j'essaie d'apprendre aux quelques loulous que j'ai sous ma
responsabilité que jamais rien n'est blanc ou noir mais que tout est
souvent gris, qu'il faut toujours critiquer et aller voir l'envers du
truc pour comprendre que, dans la vie, il y a beaucoup de surprises
et que les évidences c'est trop facile, les évidences, c'est pour
les enfants, les évidences, ça n'existe pas. Donc dans ma vie, j'ai souvent été
tout sauf française. Mais ça m'amusait parce que pour le coup je le
savais moi qui j'étais.
A une tout autre échelle, moins
nationale que locale, c'est encore la même chose. Mon accent me
trahit apparemment. « Et vous êtes d'ou ? » Déjà
ça ne vous regarde pas et en plus je ne le sais pas trop en fait d'où je suis.
De Campagne sur Aude ? Du village
où mon grand père repose dans un caveau au pied d'un cyprès. De
Paris ?
J'ai lu qu'un géographe disait :
« Chaque individu est attaché à un ensemble de lieux :
son lieu de naissance, les lieux d'origine de sa famille, les lieux
dans lesquels il a vécu successivement, les lieux qu'il fréquente
et qu'il a fréquentés, les lieux de vie de ses proches, mais aussi
les lieux plus imaginaires ou projetés comme les lieux de vie
souhaités ou de projets éventuels. » Je suis donc d'un peu
partout ? Ils ne sont pas très clairs parfois les géographes et ils s'en sortent en concluant que « les territorialités des Français sont
profondément transformées par l'accroissement des mobilités ».
Merci pour le constat joliment énoncé. Quid de l'éclairage ? ;-)
Donc je réfléchis, je réfléchis, je
blague, je blague, je répète, je répète, je fais la fille du sud
puis la bobo, je papote au Descartes avec mes amis, puis avec mon
père et je finis par conclure que quand même on peut dire que mon
nouveau « territoire » c'est le Véme arrondissement de
Paris où je vis depuis 4 ans et que donc il faut que je vote.
Dans un sursaut de je-ne-sais-pas-quoi, peut être tout simplement aussi parce que je fais un cours à
mes premières sur le territoire de proximité, je décide de me
pointer à la mairie du Véme pour m'inscrire sur les listes
électorales. De la cohérence tout de même. A un moment donné, Mme
Marin, la donneuse de leçon qui se la joue en mode Robin Williams
dans le cercle des poètes disparus doit elle aussi prendre ses
responsabilités citoyennes.
Me voilà donc partie gaiement à la
mairie. Et là, un drame et une constatation : le délit de sale
gueule existe bel et bien en France. Déjà, de vieilles rombières me
passent devant car oui j'ai un premier défaut je suis jeune donc je
dois les laisser passer sans sourciller ces vieilles peaux.
Puis quand j'arrive à trouver le
bureau concerné, je tombe littéralement des nues : on me rit
au nez et me traite de menteuse avec ma petite quittance de loyer :
« C'est peut être un faux ! » Bah oui tu m'étonnes
avec ma gueule de métèque, d'iranienne, perse ou de je sais pas quoi,
je suis allée chez Gibert m'acheter un carnet de fausses
quittances !
Pour finir, je tends toute penaude ma
carte d'identité pour m'entendre dire : « Ah bah au
moins elle est à jour. » Oui Madame, elle est à jour et elle
l'a toujours été.
Bref, je repars déprimée avec une
liste de justificatifs longue comme le bras à fournir...
Je ne sais pas au fond ce qu'on a
remis en cause, ni de quelle identité on a douté. Mon identité de
parisienne du Véme ? Bof. Mon identité de française ?
Peut être. Mais finalement, c'est un peu pareil et le mal est là.
Je ressors énervée et surtout très déçue. De la méfiance
ambiante. De toutes ces tracasseries. Du manque de liberté et de
tolérance.
Je ronchonne, repense aux échelles, à
la mondialisation, aux mobilités, à mon village, à mon appart', à
l'histoire de l'immigration. Et je me dis que je commence à en avoir
vraiment marre d'avoir à me justifier sur ce que je suis quand je le
découvre peu à peu moi même. Je me dis que j'ai le droit d'aller
et venir et de vivre dignement où je veux. Je me dis aussi en écoutant
Souchon que mes problèmes identitaires sont le lot de beaucoup mais
que pour certains la violence est plus grande et qu'à mon échelle –
il ne faudrait pas que la géographie me contamine trop ;-)- descendre la
rue Soufflot, c'est déjà ça.
