vendredi 3 janvier 2014

Bittersweet Symphony

Le problème quand on a plusieurs endroits qui peuvent compter comme sa maison, c'est que chaque départ est un déchirement. On est chez soi dans plein d'endroits, dirons les optimistes; en vérité, pour nous les nostalgiques et autres angoissé(e)s de la vie, c'est plutôt le degré zéro de l'enthousiasme, à chaque fois.
Je suis très nostalgique comme personne : j'écoute Abba alors que c'est même pas ma jeunesse, je passe une bonne partie de mon temps libre à re-regarder des films et des séries déjà vues, je relis des livres que j'aime, et même, je me suis fait une (pseudo) carrière de relire des classiques pour gagner mon pain. La maison, c'est le confort, c'est la solitude avec la famille en plus. C'est regarder Bridget Jones et lire des Jane Austen dans sa chambre, mais aussi Downton Abbey avec maman, ou Sissi, ou un téléfilm quelconque. C'est manger des bons petits plats, et si l'on y réfléchit la plupart des gens choisiraient un plat qu'ils adorent ou adoraient quand ils étaient petits, plutôt qu'un nouveau truc, s'ils avaient le choix. Je tuerais en temps normal pour des endives à la béchamel, même, juste parce que ma mère en fait. Du chou rouge en vinaigrette. Une galette à la frangipane. Tout ça, ça fait du bien là où ça passe, ça soigne même si on va déjà bien. Il y a quelque chose de réparateur dans la maison, qui ne s'explique pas vraiment. En quoi serait-il réconfortant de repartir si proche de zéro, de revenir dans une chambre d'ado, si près des journaux intimes un peu pathétiques, des lettres d'amies oubliées ou d'amours passées. Des boucles d'oreilles dépareillées, des boîtes à ne plus savoir ce qui s'y trouve (des bougies pour les gâteaux d'anniversaire, des petits crayons gratuits de chez Ikea). Des cadeaux offerts par l'amoureux d'avant, qui maintenant répandent un souvenir comme anesthésié. Que peut-il y avoir de si beau à stagner?
Moi, je stagne, depuis deux semaines, d'ailleurs j'ai l'impression que la France aussi; on se plaint toujours du président, on est toujours en crise, on a fait une suite aux "Poupées Russes", un remake à "Angélique" et aussi à "Belle et Sébastien", on continue "Hélène et les garçons"... Je ne touche pas un livre sérieux, même si j'essaie. Il y a quelque chose dans ma maison qui me fait me sentir futile et authentique, gamine et pas évoluée, mais ce n'est pas non plus mauvais. C'est une pause, un couloir du temps. Peut-être est-ce aussi pour cela que je suis si choquée par les choses qui changent vraiment; le nouveau cinéma dans ma ville, le nouveau rond-point. Si quelque chose change dans ma maison, ça me perturbe aussi grandement. Où sont mes peluches? Pourquoi suis-je suis vexée que mon père ait jeté mes cassettes Disney?
Tant de choses inexplicables; certains vous diront que c'est agréable, certes, la maison, mais c'est aussi fait pour vous faire repartir, pour vous faire vous rendre compte à quel point vous devez repartir et vivre votre propre vie. Je ne suis pas convaincue. C'est peut-être le syndrome de Peter Pan, de Tanguy, ou du doctorant, mais ça ne fait que commencer. Quand on vit loin, chaque départ est un déchirement. Comme on a déjà des parents divorcés, on doit en plus diviser le peu de temps qu'on a à la maison entre deux maisons, multipliant la culpabilité du "pas assez". Soigneusement répartir les gens à voir, mais voir grandir terriblement et inévitablement la liste angoissante des gens qu'on n'a pas le temps de même contacter. Et puis, c'est déjà la fin, on a le billet de train. C'est le dernier dîner de famille, le dernier après-midi ensemble, et on l'a même pas vu venir.
Que faire alors, quand maman vous dit qu'elle est triste que vous repartiez? "Déjà". Tout est dans ce mot. Sourire, pleurer, philosopher sur la vie? Ou regarder Hercule Poirot en ne suivant pas vraiment, juste pour être là, près de la cheminée, avec le chat et le linge qui sèche, à finir la galette en buvant la tisane "Nuit Calme".
Il y a des jours comme ça où tout est bittersweet, où l'on veut pleurer car la douceur est cruelle, et que toutes les belles choses ont une fin, même les petites. Il faut pourtant se dire "au revoir"; non, je ne suis pas toujours sur le départ; je suis toujours de retour quelque part. La part de moi d'ici.

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