Au
détour d'une proximité phonique, lors d'une introduction à un cours sur
le désir dans les romans du XIXème, je griffonne cette question. Dans le
désir, il y a une absence, il y a regret; loin des interprétations de
magazine féminin, où le désir est cette notion fixe que l'on perd et que
l'on retrouve, son instabilité originelle est prouvée par la proximité
du mot "désastre". Le désir est-il sentiment ou symptôme? A ne pas
confondre avec la libido, le désir, lui, ne vient pas du corps, ni
uniquement de l'esprit. Il faudrait presque inventer un nouveau membre
pour gouverner le désir, qui, on le sait, ne se gouverne pas. En
littérature, le désir est souvent tragique, parfois assouvi, mais
toujours brûlant. Barthes cite Balzac: "vouloir nous brûle". En somme,
si le désir brûle, son désastre est à notre corps ce que le
réchauffement climatique est à la planète. Irrémédiable, bouleversant,
universel. Paradoxe dans les termes aussi, puisque l'absence d'astre
implique l'absence de lumière, de chaleur. La métaphore ne marche donc
pas.
Le
désir est un désastre puisque dans son assouvissement réside son
abolition. La mort du désir est la vie du désir. Toute histoire créée
sur une tension perd son intérêt lorsque la tension est détendue, non?
Les scénaristes d"'How I met your mother" en savent quelque chose: le
concept-même de la série est qu'au moment où le héros rencontre la mère
de ses enfants, la série, elle, devra prendre fin. Je mange mon
mille-feuille en gardant la crème pour la fin. Le désir vit dans
l'attente de son désastre. C'est dans l'attente que réside donc le
désir. Les troubadours l'avaient bien compris, mais aussi Vanessa
Paradis: en effet, disserter sur le désir est l'unique moyen de
comprendre l'énigme des paroles de sa chanson "est-ce que si on l'avait
fait, on se ferait l'effet que l'on se fait, chaque fois..." Paroles
nulles, certes, surtout si l'on sait qu'elle, elle l'a fait, et avec
Johnny Depp en plus, alors elle ne devrait vraiment pas la ramener.
Revenons donc aux troubadours, qui sont bien plus sérieux: Jaufré Rudel,
troubadour aquitain, a écrit "un amour de loin", que
certains traduisent (mal), "un amour lointain".
La
condition de l'amour chez les troubadours en général est la distance:
l'amour doit être "de loin", pour être durable, viable et appréciable.
Le désir est un désastre pour le troubadour:
Une joie apparaîtra sûrement lorsque je lui demanderai,Pour l’amour de Dieu un abri de loin,Et si bon lui plaise, je trouverai refugePrès d’elle, moi qui suis bien loin,Alors la conversation semblera sincèreQuand, amante lointaine, de toi je serai si procheQu’alors avec de belles paroles je trouverai mon réconfort.
On dit que Jaufré Rudel aimait une dame d'Orient, et qu'il ne la revit jamais. Il faut dire qu'à l'époque, c'était dur. Pour Balzac, Zola, Tristan et Yseut, c'était dur aussi. De nos jours, l'invention d'internet, de Skype, nous fait croire que l'amour de loin, c'est une option aussi. Est-ce qu'on a tué le désir, avec toutes nos bêtises? Au final, qui croire, de Vanessa Paradis, Jaufré Rudel, Roland Barthes, Ted Mosby et de notre mère?

Dites moi, ça commence très bien cette petite tribune numérique ! Vous avez trouvé le bon ton et le bon nom.
RépondreSupprimerPar ailleurs, la réflexion sur les paroles de Vanessa Paradis est très juste, à chaque fois que j'entends cette chanson, je me dis qu'elle n'a aucun sens venue d'une nana qui prend(nait) du bon temps avec le beau Johnny. C'est fou ce que ça m'énervait. Bonne continuation les filles !