dimanche 13 octobre 2013

L'art, ça élève.


Je suis retournée voir une exposition au Grand Palais après deux années d'absence. 
Un samedi après midi en plus "aux heures d'affluence" comme on dit, comprenant enfin pourquoi ce n'est pas pour rien que les gens vont au musée le week end. Bah oui,  c'est parce que la semaine, il y a un truc qui prend pas mal de temps et d'énergie qui s'appelle le travail qui nous empêche d'y aller.
Un samedi après midi donc entre copines, mieux entre amies. 
Un samedi après midi où j'ai fait 30 min de queue dans le froid. 
Mais un samedi après midi un peu moins gris. Un samedi après midi  où je me suis retrouvée dans ma vie d'avant, ma vie de provinciale arrivant à Paris, ma vie de semi mondaine. 
Un samedi après midi où j'ai eu l'impression de faire un truc de ma journée.

L'expo' en question était super. J'ai aimé non seulement le peintre, sa vie, sa vision du monde mais j'ai aimé aussi réfléchir, m'évader, rêver.

Le tableau phare de l'exposition est une toile de 1909 intitulée La loge de théâtre, le monsieur et la dame. Outre le fait qu'on la présente comme le présage de l'art du XXéme siècle avec ces aplats de couleurs, ces visages flous etc cette toile représente un couple.



Un homme, au second plan, inerte au regard noir, seul et une femme qui semble bien lasse, malheureuse et délaissée et qui cherche en s'appuyant de sa main peut être un moyen de fuir. Ces deux personnages sont étrangers l'un à l'autre ; chacun dans son mutisme, dans son univers, dans ses tracasseries. C'est vrai que nous avions parlé la majeure partie de l'aprés midi du couple, de l'amour de nos difficultés, de nos interrogations. 
Et me voilà arrivée là devant ce tableau qui semble retranscrire mes sentiments. Et surtout me voilà rassurée. Rassurée de voir que mes interrogations pouvaient être celles de tout le monde et que de ces interrogations pouvait jaillir de belles choses.
Au magasin de l'exposition, j'ai lu qu'un critique mettait en relation le tableau avec le poéme d'Aragon : Il n'y a pas d'amour heureux.  Tout ça m'a permis de relativiser, d'accepter et de sublimer mes doutes.
Si l'incompatibilité entre deux personnes est a-temporelle, si pour moi à un instant t elle me semble insurmontable et franchement déprimante, ce tableau me permet aussi de voir aussi que c'est le lot de beaucoup de gens et que c'est peut être le propre de l'amour. Wahou.  Comme vous le voyez je ne vais pas au musée pour rien ;-). L'art m'a hier après midi permis de rendre mon « réel » plus acceptable car plus universel pour un moment.
L'art, ça nous élève. Avec l'art on grandit et on réfléchit car s'intéresser à l'art nous apprend à nous intéresser à la vie, aux autres, à la différence. L'art ça élève aussi...les élèves. Lorsque un jeune homme de 16 ans veut faire un TPE sur le street art, sur un certain Banksy que je ne connais pas, lorsque je lui demande pourquoi il créé, comment il créé, où il créé, bah je trouve ça beau et je crois que grâce à l'art qu'il n'y a plus de professeur ou d'élève, il y a deux personnes qui échangent et essaient de se comprendre.
L'art, ça élève l'existence certains jours. On est rarement indifférent à la beauté, à la vision du monde d'un artiste. C'est un moyen de communiquer en profondeur sans agression.
L'art nous rappelle qu'on est tous dans le même bateau et qu'on se la fantasme trop parfois la réalité et qu'on tombe tous de haut. Du haut vers le bas. Et même parfois en  bas, bah on creuse encore puis on finit par remonter.

L'art nous réconcilie donc avec la vie. Pour Proust, l'art ça apprend même à vivre, ça permet de mieux considérer les choses qui nous entoure. La beauté d'une pomme ou d'un fruit Proust la découvre en regardant les natures mortes de Chardin à 24 ans lors d'une visite du Louvre. Et l'hommage qu'il rend au genre de la nature morte témoigne bien de tout cela.


« Dans ces chambres où vous ne voyez rien que l’image de la banalité des autres et ce reflet de votre ennui, Chardin enfin comme la lumière, donnant à chaque chose sa couleur, évoquant de la nuit éternelle où ils étaient ensevelis tous les êtres de la nature morte ou animée, avec la signification de sa forme si brillante pour le regard, si obscure pour l’esprit. Comme la Princesse réveillée, chacun est rendu à la vie, reprend ses couleurs, se met à causer avec vous, à vivre, à durer. Sur ce buffet où, depuis les plis rapides de la nappe à demi relevée jusqu’au couteau posé de côté, dépassant de toute la lame, tout garde le souvenir de la hâte des domestiques, tout porte le témoignage de la gourmandise des invités. Le compotier aussi glorieux encore et dépouillé déjà qu’un verger d’automne se couronne au sommet de pêches joufflues et roses comme des chérubins, inaccessibles et souriantes comme des immortels. Un chien qui lève la tête ne peut arriver jusqu’à elles et les rend plus désirables d’être vainement désirées. Son œil les goûte et surprend sur le duveté de leur peau qu’elle humecte, la suavité de leur saveur. Transparents comme le jour et désirables comme des sources, des verres où quelques gorgées de vin doux se prélassent comme au fond d’un gosier, sont à côté de verres déjà presque vides, comme à côté des emblèmes de la soif ardente, les emblèmes de la soif apaisée. Incliné comme une corolle flétrie un verre est à demi renversé ; le bonheur de son attitude découvre le fuseau de son pied, la finesse de ses attaches, la transparence de son vitrage, la noblesse de son évasement. À demi fêlé, indépendant désormais des besoins des hommes qu’il ne servira plus, il trouve dans sa grâce inutile la noblesse d’une buire de Venise.
Légères comme des coupes nacrées et fraîches comme l’eau de la mer qu’elles nous tendent, des huîtres traînent sur la nappe, comme, sur l’autel de la gourmandise, ses symboles fragiles et charmants.
Dans un seau de l’eau fraîche traîne à terre, toute poussée encore par le pied rapide qui l’a vivement dérangée. Un couteau qu’on y a vivement caché et qui marque la précipitation de la jouissance, soulève les disques d’or des citrons qui semblent posés là par le geste de la gourmandise, complétant l’appareil de la volupté. Maintenant venez jusqu’à la cuisine dont l’entrée est sévèrement gardée par la tribu des vases de toute grandeur, serviteurs capables et fidèles, race laborieuse et belle. Sur la table les couteaux actifs qui vont droit au but, reposent dans une oisiveté menaçante et inoffensive. Mais au-dessus de vous un monstre étrange, frais encore comme la mer où il ondoya, une raie est suspendue, dont la vue mêle au désir de la gourmandise le charme curieux du calme ou des tempêtes de la mer dont elle fut le formidable témoin, faisant passer comme un souvenir du Jardin des plantes à travers un goût de restaurant. Elle est ouverte et vous pouvez admirer la beauté de son architecture délicate et vaste, teintée de sang rouge, de nerfs bleus et de muscles blancs, comme la nef d’une cathédrale polychrome. À côté, dans l’abandon de leur mort des poissons sont tordus en une courbe raide et désespérée, à plat ventre, les yeux sortis. Puis un chat, superposant à cet aquarium la vie obscure de ses formes plus savantes et plus conscientes, l’éclat de ses yeux posé sur la raie, fait manœuvrer avec une hâte lente le velours de ses pattes sur les huitres soulevées et décèle à la fois la prudence de son caractère, la convoitise de son palais et la témérité de son entreprise. L’œil qui aime à jouer avec les autres sens et à reconstituer à l’aide de quelques couleurs, plus que tout un passé, tout un avenir, sent déjà la fraîcheur des huîtres qui vont mouiller les pattes du chat et on entend déjà, au moment où l’entassement précaire de ces nacres fragiles fléchira sous le poids du chat, le petit cri de leur fêlure et le tonnerre de leur chute. »

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