dimanche 4 novembre 2012

Critique littéraire: 50 Nuances de Fariboles

On a annoncé récemment les finalistes du Goncourt. En parallèle il y avait la sortie du best-seller ultra erotico-soft ou "mummy porn" américain "50 Shades of Grey", en France. Je peux déjà imaginer les batailles de regards dans le métro avec les "j'assume totalement mon côté futile", ou les snobs anciens khâgneux, en passant par le sacré Kindle et autre liseuse qui permet surtout de cacher ses lectures coupables. Et s'il y a jamais eu une lecture coupable, c'est celle de "Cinquante nuances de Grey".
Déjà, le titre fonctionne pas en français, puisque le jeu de mot ô combien nouveau (cf Grey's Anatomy) d'un personnage qui s'appelle Grey et qui en plus a le tempérament un peu "gris". Bref, tout se perd.
Quitte à vraiment essayer, je comptais bien le faire en anglais. Les expressions idiomatiques de mémés britonnes peuplent les pages à coup de "Holy Cow" (vache sacrée) à la vue de choses aussi diverses et surprenantes qu'une chemise blanche, une érection, un Macbook et un donjon SM. L'histoire a l'originalité d'une chanson de Justin Bieber et la même qualité d'écriture; la narratrice, jeune amerloque censée vivre à Seattle mais avec des expressions de mémé britannique, cache assez mal son jeu et en ressort avec des incohérences digne d'une rédaction de 5ème.
Donc, il paraît qu'à la base ça sort d'une fanfiction de Twilight, et ça se voit; l'héroïne est une anti-héroïne fadasse, maigrichonne, qui ne peut pas faire deux pas sans tomber et provoquer les instincts protecteurs moyen-âgeux de mâles affamés. Au fur et à mesure qu'on avance dans les pages laborieuses du roman de cette grosse blague, le paradoxe de la fille un peu banale et nulle se précise; tous les hommes qui l'entourent sont bien évidemment amoureux d'elle, voire veulent la trousser 24h/24. Soit elle dégage des hormones de choc, soit il y a un problème de cohérence. Après, il y a le "héros". Lui, donc, forcément il a été traumatisé très jeune et maintenant est "50 shades of fucked up" (permettez moi de rire), il a des goûts spéciaux mais ce n'est pas trop grave, il est aussi grave pété de thunes et donc ça peut s'arranger.
Déjà, il faudrait m'expliquer sur quelle planète un "long index" c'est le summum du sensuel. Franchement moi ça me ferait plutôt vraiment peur, en mode Nosferatu. Le trip vampire de Twilight devient un trip plutôt SM, mais avec les mêmes ficelles câbles au niveau de la narration : donc on a une jeune fille séduite par un homme impressionnant, richissime, à la beauté peu convaincante de dandy vaguement sorti des Feux de l'amour. Les conversations échangées via emails par le couple en fleur me font d'ailleurs penser aux efforts répétés de ce genre de feuilleton de mamies pour se moderniser et attirer des populations plus djeuns: genre maintenant (ou plutôt il y a 5 ans aux US) y'a un bar dans les Feux de l'Amour où tout le monde va traîner et se descendre des cafés latte en écoutant de la musique rock. Bref, ça sonne creux et faux. Twilight, c'était rigolo et plutôt très mal écrit; 50 Shades, c'est honteux et écrit avec les pieds. La pseudonymée E.L. James n'arrive pas à trouver la demie mesure entre des mots crus qui sonnent aussi déplacés qu'un éléphant dans un magasin de porcelaine, du genre "fuck" ou "érection" et j'en passe, et la modestie assez déplacée elle aussi d'une anti-héroïne qui semble ne pouvoir évoquer ses parties génitales que par le terme de "down there" (toujours en italiques). La meuf, cinq minutes avant elle a son quatrième orgasme deux heures après sa "première fois" (dont un juste par les tétons), et maintenant elle fait la chochotte. Mme Bovary nous a habitués à mieux.
Alors voilà, ceci n'est pas un coup de gueule contre la bonne vieille "chick lit", littérature de filles; ça peut être super bien fait et divertissant, sans aller jusqu'au Goncourt, mais ce n'est pas fait pour non plus. Par contre, 50 Shades, c'est la disgrâce d'un genre qui est épuisé jusqu'à la corde, qui ne sait se renouveler. Elle en dit trop mais pas assez, on déteste les personnages à la minute où ils sont présentés, tout est un désastre littéraire. 50 Shades, c'est un peu comme Madonna à 65 ans en décolleté et mini-jupe; on n'a pas demandé à en voir autant, on n'est pas non plus sûrs qu'il y ait un contexte propice à ce genre de tenue. M'enfin, ça fait son petit chemin, ça ravive la flamme chez les mamans amerloques, tout en restant paradoxalement propret dans la provoc. Mais qu'on ne me fasse pas croire que c'est un nouveau truc féministe où les femmes se libèrent assez pour lire ces conneries et où on devrait tous/toutes applaudir. Emma Bovary lisait déjà des romans minables et regardez où ça l'a menée.

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