Pour Eli-Z-A.
J'ai refeuilleté Simone de Beauvoir.
Comme ça un soir où mes livres d'histoire me pesaient. Sans grande
ambition. Juste pour le plaisir de retrouver quelques belles
formules. Juste pour le plaisir de relire ces lignes dans lesquelles
la philosophe évoque son malaise de n'être pas comme il faut :
ce sentiment d'être à sa place et pourtant de ne pas l'être,
d'être à côté. Le sentiment à la fois d'étouffer, d'être à
bout de souffle mais d'être aspirée par un magnifique élan.
Le titre de ce livre m'a toujours fait
sourire, du jour où je l'ai acheté au jour où je l'ai offert, en
passant par le jour ou je l'ai terminé. Simone de Beauvoir en jeune
fille rangée. Le diable en rire encore...
Simone de Beauvoir décrit dans le
premier tome de ses mémoires, son enfance et son adolescence, ses
désirs de liberté mais aussi les frustrations de sa mère,
catholique très pieuse et de son père ruiné mais mélancolique et
charmeur. Finalement les conflits dans le couple parental et
l'absence de dot vont lui permettre de prendre son envol. Elle se
projette indépendante économiquement et désire assouvir ses
ambitions de jeune fille rangée :
« Quatre ou cinq ans d'études et puis
toute une existence que je façonnerais de mes mains. Ma vie serait
une belle histoire qui deviendrait vraie au fur et à mesure que je
me raconterais. »
Cette histoire nous la connaissons
toutes. Et personnellement je l'aime bien cette histoire.
Cette histoire, c'est celle d'une jeune
fille rangée qui devient l’icône mondiale du féminisme.
C'est celle d'une adolescente qui a
rêvé, qui a beaucoup travaillé- les passages sur les heures de
travail à la bibliothèque Sainte Geneviève sont magnifiques- et
qui a tenté de faire de ses rêves sa vie non sans concessions ou
souffrances.
A mon sens les Mémoires d'une jeune
fille rangée est un texte tout aussi féministe que le Deuxième
Sexe puisqu'il évoque le récit d'une émancipation, qui rend
pensable l'oeuvre marquante de Simone de Beauvoir, le Deuxième
Sexe donc. C'est en
lisant ses mémoires que l'on se rend compte de l'audace dont elle a
fait preuve en abordant par la suite des sujets alors tabous comme
l'avortement ou l'homosexualité féminine.
Elle défend dans le Deuxième Sexe
un point de vue anti-naturaliste comme l'évoque la phrase célèbre
« On ne nait pas femme on le devient ». Et elle en savait quelque
chose. Rien n'est donné d'avance. Tout se
conquiert. Et tant mieux. J'aime cette idée à la fois d'effort,
de labeur mais aussi de hasard. Elle a pris tout ce que lui offrait
la vie et notamment les gens. Elle a rencontré des personnages certes originaux
mais extraordinaires qui ont pu la bousculer mais elle a eu
l’intelligence de s'ouvrir à eux et de réfléchir à d'autres
possibilités.
Elle a aussi eu la chance de rencontrer ses grandes passions :
la littérature et la philosophie auxquelles elle a voué sa vie. Car avant d'être une icône du féminisme,
Beauvoir était avant tout une femme de lettres et une philosophe.
Je ne vais pas m'attarder ici sur le féminisme. Non pas parce que je
m'en moque mais parce qu'il faudrait y réfléchir vraiment et non
pas uniquement qu'à travers le prisme de la vie de Beauvoir. Il y a
mille et une façon d'être féministe, de le proclamer, de le
revendiquer, de le manifester, de l'écrire et de le dire.
Ce que j'aime dans le texte de
Beauvoir, outre le style beau et riche dans toute sa simplicité,
c'est que les questionnements y sont nombreux et les réponses rares.
Ca me rassure. Je me dis que si même Simone est passée par là...
"Le
monde était autour de moi une énorme présence confuse. Je marchais
à grands pas, frôlée par son haleine épaisse. Je me disais que
somme toute il était bien intéressant de vivre."
Ainsi,
soyons d'accord avec elle et préparons nous aux divers chambardements, aux
rencontres, aux questionnements, au hasard puisque Pasteur disait que« le hasard ne favorise que des esprits préparés ».
Préparons nous, préparons nous et continuons d'être des jeunes
filles dérangées...

