La bouffe. Grosse préoccupation et gros plaisir de ma vie depuis qu'on m'a présenté du pâté et du confit à l'âge du biberon. Je ne dirais pas que je mange mal, mais j'ai toujours mangé avec énormément de plaisir, et plutôt beaucoup. Gourmandise, goinfrerie, je me complais dans ces quolibets dont on m'affuble, parce que, je l'avoue, et c'est le sujet de cet article: j'aime l'idée que je suis mince et que je ne me prive pas. Parce qu'on est pas aux States, hein: manger bien en France, ça ne veut pas dire s'enfiler des burgers à longueur de journée avec des chips pour faire passer. Non, on a de l'apéro à base de saucisson, des tartines de pâté, du confit de canard, mais aussi de bonnes salades, des légumes frais qu'on cuisine simplement mais parfaitement. On en oublie que la cuisine, ce n'est pas donné à tout le monde. Que manger équilibré, quand ça n'est pas inné, ça doit s'apprendre.
Parce que voilà: j'ai 25 ans, je vis aux Etats-Unis depuis bientôt trois ans, et j'ai grossi. Ma personnalité gargantuesque mais toute menue quand même bien du Sud-Ouest n'a pas résisté à une sale combinaison de bouffe de cantine obligatoire, de burgers occasionnels, de pilule (parlons-en) et d'hiver qui dure 6 mois. J'ai pris 8 kilos. Je n'ai pas mangé comme quatre, je n'ai pas mangé plus d'un burger ou deux par mois, peut-être un peu plus de frites qu'avant, autant de chips, pas de trucs bizarres genre fromage en spray, tripe fudge brownie, deep-fried everything. Pourtant voilà, 8 kilos sur la balance, alors que j'ai maintenu mon rythme régulier de Française du Sud-Ouest bonne vivante, moins le pâté et le fromage. Inexplicable. Mon corps semble rejeter ce pays. Ou est-ce juste la cantine? Tout le monde y va de sa plume pour parler de la nutrition à l'américaine, et on pourrait écrire dix bouquins de plus. On est quand même dans un pays où le concept de "comfort food" que ta maman ou ton papa te faisait quand tu étais petit tient plus du sandwich grillé au fromage industriel, du mac and cheese franchement pas fameux, que de la piperade au jambon de Bayonne ou le gratin de coquillettes avec des olives. On est dans l'excès, mais pas l'excès rabelaisien qui déborde de tripes et de bouffe sur lequel j'écris ma thèse. Dans l'excès tout court, l'excès pour l'excès comme l'art pour l'art. Tout est plus riche qu'ailleurs, un gratin de pâtes tout bête a trois fois plus de calories que celui de ta mamie parce qu'il y a de la crème avec du lait et du fromage tout mélangé et cuit trop longtemps. Le poisson doit être pané, sinon rien. A l'autre extrême, les plats de légumes sont d'une pauvreté incroyable, à croire qu'ils ne savent les cuisiner que dans de l'eau. Les épinards sont amer parce qu'ils ne savent pas les faire blanchir. Les petits pois ont la même maladie qu'en Angleterre, trop de couleur, pas assez de goût.
Mais bon, au final, tout ça m'a fait réalisé plusieurs choses. Dérangeantes au possible. Menue et gourmande, j'avais toujours cru avec une naïveté véritable, certes aggravée par des gênes trompeurs, que je serai comme ça toute ma vie. Que manger ne faisait pas grossir. Je croyais m'en foutre de mon poids. En fait, j'en étais juste trop satisfaite. Etre mince me convenait parfaitement. Les commentaires des copines du genre "je comprends pas comment tu fais pour engouffrer tout ça et être aussi mince", ils devaient bien en fait me faire plaisir. J'étais contente de mon métabolisme de ouf, je le prenais pour acquis. Je dénigrais à tout va les filles qui faisaient des régimes, celles qui comptaient les calories. C'était drôle, parce que je pouvais me le permettre. Même quand j'étais trop mince, et que je disais que je préfèrerais avoir des kilos en plus plutôt qu'en moins, qu'il valait mieux faire envie que pitié, c'était l'équivalent insupportable de la fausse modestie du "ah non mais je sais que je dis toujours ça mais ce contrôle je l'ai vraiment raté". Je voulais y croire. Mais maintenant que je les ai, les 5 kilos de trop, ça m'énerve et je l'admets; j'étais une skinny bitch.
Alors, vous me direz, où est le juste milieu? Et justement, dans la vie, comme dans ma thèse, c'est la grande question; entre l'excès et le manque, entre le sur-poids et la maigritude absolue. Je ne sais pas. L'herbe est toujours plus verte ailleurs, sans doute. Et puis la voisine a de plus beaux cheveux, certainement. Les vegans ont tort de se priver, et les obèses sont allés trop loin. Que faire? Mettre des légumes sur la pizza? Manger bouger? Un régime South Beach ou hyperprotéiné à la con, ou pire, devenir vegan? (là, c'est une blague)
Et puis, au juste: pour plaire à qui? Qui a décidé que j'avais cinq kilos de trop? La société ou moi? Ma mère ou mon mec? La vérité qui n'est pas un scoop mais plutôt une piqûre de rappel, c'est qu'on donne trop d'importance aux gens autour, aux couvertures de magazine. Sans tout ça, je ne sais même pas si je me considèrerais grosse. Sans doute quand même, parce que depuis les 8 kilos supplémentaires je ne peux plus monter des escaliers en robe. Mais ça, c'est une autre histoire. Lena Dunham a fait sa signature de sa nudité plus ou moins entière mais totalement dérangeante dans sa série, "Girls". Elle se justifie en disant que le jour où son surpoids et ses formes ne dérangeront plus personne, elle arrêtera grosso modo de se mettre à poil. D'un côté, c'est vrai: pourquoi ça nous dérange tellement? Pourquoi ça nous emmerde qu'elle se mette en short, qu'elle mette un haut transparent, qu'elle jour au ping pong en culotte? Et puis, d'un autre côté, pourquoi les trois autres filles doivent-elles être de grosse bombasses? Pourquoi ce ne serait pas une série avec des héroïnes qui seraient toutes de vraies femmes, où là ça ne serait plus juste elle mais plutôt tout le monde, et ce serait normal au lieu de faire tâche.
Tentative, donc, de juste milieu:
Quand le site de Weight Watchers me dit que mon IMC est en surpoids, j'ai envie d'exploser l'ordi. Et j'ai raison. Je suis en bonne santé, j'ai trop de fesses et plus de poitrine qu'avant. Pourquoi cette distinction entre le trop négatif et le plus positif? Est-ce que mes fesses sont d'autant plus grosses que je vis dans un pays où la plupart des filles n'en ont pas (littéralement), et où les grosses fesses sont d'ailleurs plutôt un signe de minorités, que ce soit afro-américaine ou porto-ricaine? En quoi je devrais me sentir moins bombasse que Beyoncé et Rihanna? Si on est toutes assez honnêtes avec nous-mêmes, Renée Zellweger était vachement plus mignonne et sympa en Bridget Jones qu'en anorexique dans la vraie vie. Alors, je me réconcilie avec la skinny bitch qui est en moi malgré tout, c'est pas grave, elle s'y fera, et je peux peut-être apprendre d'elle un petit peu. La vérité, c'est que personne ne veut devenir la fille qui pense trop à son poids, mais en vrai on n'a encore plus de mal à l'admettre que la société est aussi une skinny bitch, qui nous fait croire que ce n'est pas normal.

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