Je
suis retournée voir une exposition au Grand Palais après deux
années d'absence.
Un samedi après midi en plus "aux heures
d'affluence" comme on dit, comprenant enfin pourquoi ce n'est pas pour rien
que les gens vont au musée le week end. Bah oui, c'est parce que la semaine, il
y a un truc qui prend pas mal de temps et d'énergie qui s'appelle le travail qui nous empêche d'y aller.
Un samedi
après midi donc entre copines, mieux entre amies.
Un samedi après
midi où j'ai fait 30 min de queue dans le froid.
Mais un samedi après midi un
peu moins gris. Un samedi après midi où je me suis retrouvée dans ma vie
d'avant, ma vie de provinciale arrivant à Paris, ma vie de semi
mondaine.
Un samedi après midi où j'ai eu l'impression de faire un truc de ma
journée.
L'expo' en question était super. J'ai aimé non seulement le peintre, sa
vie, sa vision du monde mais j'ai aimé aussi réfléchir, m'évader,
rêver.
Le
tableau phare de l'exposition est une toile de 1909 intitulée La
loge de théâtre, le monsieur et la dame. Outre
le fait qu'on la présente comme le présage de l'art du XXéme
siècle avec ces aplats de couleurs, ces visages flous etc cette toile
représente un couple.
Un
homme, au second plan, inerte au regard noir, seul et une femme qui
semble bien lasse, malheureuse et délaissée et qui cherche en
s'appuyant de sa main peut être un moyen de fuir. Ces deux
personnages sont étrangers l'un à l'autre ; chacun dans son
mutisme, dans son univers, dans ses tracasseries. C'est vrai que nous
avions parlé la majeure partie de l'aprés midi du couple, de
l'amour de nos difficultés, de nos interrogations.
Et me voilà
arrivée là devant ce tableau qui semble retranscrire
mes sentiments. Et surtout me voilà rassurée. Rassurée
de voir que mes interrogations pouvaient être celles de tout le
monde et que de ces interrogations pouvait jaillir de belles choses.
Au
magasin de l'exposition, j'ai lu qu'un critique mettait en relation
le tableau avec le poéme d'Aragon : Il n'y a pas d'amour
heureux. Tout ça m'a permis de relativiser, d'accepter et de
sublimer mes doutes.
Si
l'incompatibilité entre deux personnes est a-temporelle, si pour
moi à un instant t elle me semble insurmontable et franchement
déprimante, ce tableau me permet aussi de voir aussi que c'est le lot de
beaucoup de gens et que c'est peut être le propre de l'amour. Wahou. Comme
vous le voyez je ne vais pas au musée pour rien ;-). L'art
m'a hier après midi permis de rendre mon « réel » plus
acceptable car plus universel pour un moment.
L'art, ça nous élève. Avec l'art on grandit et on réfléchit car
s'intéresser à l'art nous apprend à nous intéresser à la vie,
aux autres, à la différence. L'art ça élève aussi...les élèves.
Lorsque un jeune homme de 16 ans veut faire un TPE sur le street art,
sur un certain Banksy que je ne connais pas, lorsque je lui demande
pourquoi il créé, comment il créé, où il créé, bah je trouve
ça beau et je crois que grâce à l'art qu'il n'y a plus de
professeur ou d'élève, il y a deux personnes qui échangent et
essaient de se comprendre.
L'art,
ça élève l'existence certains jours. On est rarement indifférent
à la beauté, à la vision du monde d'un artiste. C'est un moyen de
communiquer en profondeur sans agression.
L'art
nous rappelle qu'on est tous dans le même bateau et qu'on se la
fantasme trop parfois la réalité et qu'on tombe tous de haut. Du haut vers
le bas. Et même parfois en bas, bah on creuse encore puis on finit par remonter.
L'art
nous réconcilie donc avec la vie. Pour Proust, l'art ça apprend
même à vivre, ça permet de mieux considérer les choses qui nous
entoure. La beauté d'une pomme ou d'un fruit Proust la découvre en regardant les natures mortes de Chardin à 24 ans lors d'une
visite du Louvre. Et l'hommage qu'il rend au genre de la nature morte
témoigne bien de tout cela.
« Dans
ces chambres où vous ne voyez rien que l’image de la banalité des
autres et ce reflet de votre ennui, Chardin enfin comme la lumière,
donnant à chaque chose sa couleur, évoquant de la nuit éternelle
où ils étaient ensevelis tous les êtres de la nature morte ou
animée, avec la signification de sa forme si brillante pour le
regard, si obscure pour l’esprit. Comme la Princesse réveillée,
chacun est rendu à la vie, reprend ses couleurs, se met à causer
avec vous, à vivre, à durer. Sur ce buffet où, depuis les plis
rapides de la nappe à demi relevée jusqu’au couteau posé de
côté, dépassant de toute la lame, tout garde le souvenir de la
hâte des domestiques, tout porte le témoignage de la gourmandise
des invités. Le compotier aussi glorieux encore et dépouillé déjà
qu’un verger d’automne se couronne au sommet de pêches joufflues
et roses comme des chérubins, inaccessibles et souriantes comme des
immortels. Un chien qui lève la tête ne peut arriver jusqu’à
elles et les rend plus désirables d’être vainement désirées.
Son œil les goûte et surprend sur le duveté de leur peau qu’elle
humecte, la suavité de leur saveur. Transparents comme le jour et
désirables comme des sources, des verres où quelques gorgées de
vin doux se prélassent comme au fond d’un gosier, sont à côté
de verres déjà presque vides, comme à côté des emblèmes de la
soif ardente, les emblèmes de la soif apaisée. Incliné comme une
corolle flétrie un verre est à demi renversé ; le bonheur de
son attitude découvre le fuseau de son pied, la finesse de ses
attaches, la transparence de son vitrage, la noblesse de son
évasement. À demi fêlé, indépendant désormais des besoins des
hommes qu’il ne servira plus, il trouve dans sa grâce inutile la
noblesse d’une buire de Venise.
Légères
comme des coupes nacrées et fraîches comme l’eau de la mer
qu’elles nous tendent, des huîtres traînent sur la nappe, comme,
sur l’autel de la gourmandise, ses symboles fragiles et charmants.
Dans
un seau de l’eau fraîche traîne à terre, toute poussée encore
par le pied rapide qui l’a vivement dérangée. Un couteau qu’on
y a vivement caché et qui marque la précipitation de la jouissance,
soulève les disques d’or des citrons qui semblent posés là par
le geste de la gourmandise, complétant l’appareil de la volupté.
Maintenant venez jusqu’à la cuisine dont l’entrée est
sévèrement gardée par la tribu des vases de toute grandeur,
serviteurs capables et fidèles, race laborieuse et belle. Sur la
table les couteaux actifs qui vont droit au but, reposent dans une
oisiveté menaçante et inoffensive. Mais au-dessus de vous un
monstre étrange, frais encore comme la mer où il ondoya, une raie
est suspendue, dont la vue mêle au désir de la gourmandise le
charme curieux du calme ou des tempêtes de la mer dont elle fut le
formidable témoin, faisant passer comme un souvenir du Jardin des
plantes à travers un goût de restaurant. Elle est ouverte et vous
pouvez admirer la beauté de son architecture délicate et vaste,
teintée de sang rouge, de nerfs bleus et de muscles blancs, comme la
nef d’une cathédrale polychrome. À côté, dans l’abandon de
leur mort des poissons sont tordus en une courbe raide et désespérée,
à plat ventre, les yeux sortis. Puis un chat, superposant à cet
aquarium la vie obscure de ses formes plus savantes et plus
conscientes, l’éclat de ses yeux posé sur la raie, fait manœuvrer
avec une hâte lente le velours de ses pattes sur les huitres
soulevées et décèle à la fois la prudence de son caractère, la
convoitise de son palais et la témérité de son entreprise. L’œil
qui aime à jouer avec les autres sens et à reconstituer à l’aide
de quelques couleurs, plus que tout un passé, tout un avenir, sent
déjà la fraîcheur des huîtres qui vont mouiller les pattes du
chat et on entend déjà, au moment où l’entassement précaire de
ces nacres fragiles fléchira sous le poids du chat, le petit cri de
leur fêlure et le tonnerre de leur chute. »